Dans le monde du logiciel libre, beaucoup parlent anglais, c’est la langue Une, celle qui nous fait passer franchir les frontières pour rencontrer l’autre. Sauf que cette langue, c’est une barrière pour la majorité.

L’élite la maîtrise, les autres la subissent, directement via les contenus et outils, ou indirectement par la propagation de mots empruntés à l’anglais sans chercher à trouver d’explication simple sans mot complexe. Cette forme d’expression est aussi une barrière à la compréhension et à la propagation des savoirs. À chaque fois que vous utilisez un mot anglais qui n’est pas un mot commun, interrogez-vous sur votre réelle maîtrise de ce que vous expliquez et sur les barrières involontaires que vous bâtissez.

« Si vous parlez à quelqu’un dans une langue qu’il comprend, ça lui monte à la tête. Si vous lui parlez dans sa langue, ça lui touche le cœur. » Nelson Mandela

Les merveilles faites jour après jour par les contributeurs au logiciel libre méritent d’atteindre le cœur des 6,6 milliards de personnes pour lesquelles l’anglais n’est pas la langue maternelle1.

À notre époque, nous avons les technologies pour traduire tout type de contenu. Les sites internet, les documentations (sous forme de site, de manuels imprimés ou de pages « man »), les logiciels et même des sons, les images, et même si je ne traduis pas personnellement sur tous ces médias, je ne connais pas de réelle limite. Le seul prérequis pour le permettre est la volonté. La volonté individuelle du créateur mais aussi la volonté collective des utilisateurs, des clients et dans le cas du logiciel libre : des contributeurs.

Si certains sont encore à l’age de pierre et imposent l’usage d’outils de développement de type git, mercurial ou autre pour les traducteurs, aidez-les à évoluer ! Mais pour tous les autres, les plateformes de traduction sont des outils clefs pour permettre la diversité linguistique. Ces outils comprennent les besoins des traducteurs et servent de pont avec le monde du développement pour être efficace. Il y a presque 100 langues avec plus de dix millions de locuteurs, espérez-vous vraiment que votre projet puisse avoir un contributeur actif pour chacune de ces langues ? À moins que vous soyez Mozilla ou LibreOffice, il n’y a aucune chance.

Donc les traducteurs qui vous aident, aident aussi deux, dix, cent autres projets. Ils ont besoin d’outils pour être efficaces. De mémoires de traduction, d’états d’avancement, d’alertes, de moyens de collaboration et de savoir si ce qu’ils font est utile.

Or les plateformes de traduction distribuées sous forme de logiciel libre disparaissent, au profit de plateformes fermées, dictant les règles qui les arrangent en fonction de ce qui leur rapportera le plus. Et la diversité culturelle n’apporte pas d’argent, elle ouvre des portes, elle permet le développement local et l’émancipation de populations, voir simplement la survie de certaines cultures et langues. Au 21e siècle, votre culture est-elle réellement vivante si elle n’existe pas sur le cyberespace ?

  • En 2011, la communauté Linux Fedora a quitté Transifex qui ne publiait plus son code source, au profit de la plateforme Zanata.
  • Depuis septembre-2017, le projet Pootle semble être point mort.
  • Depuis octobre 2018, le projet Zanata s’est éteint, faute d’avoir réussi à constituer une communauté en capacité de prendre le relai de l’équipe de développement qui a été démantelée.

Qui soutient ces créateurs qui ont aidé à faire exister nos langues dans les logiciels que nous aimons ? Les combats que nous menons ? Les causes que nous défendons ?

Deux plateformes significatives subsistent :

  • Pontoon, dédiée au cas d’usage de Mozilla (grande communauté, projet commun),
  • Weblate, une plateforme générique créée par le développeur Michal Čihař.

Ces deux outils sont de qualité et à jour techniquement, mais Pontoon de Mozilla n’est pas vraiment pensé pour s’adresser au plus grand nombre. Il est dédié aux défis spécifiques que rencontre Mozilla. Nous sommes dans une situation de monopole et malgré les qualités indéniables du créateur de Weblate et de son outil, c’est une situation risquée. Cela m’inquiète et cela devrait aussi vous inquiéter.

La régionalisation et la traduction sont des parents pauvres du développement logiciel, rare sont les entités qui ont les moyens d’investir du temps et de l’argent dans ce domaine.

Il est urgent que les grandes communautés mettent en commun des moyens :

  • pour pérenniser Weblate en tant que logiciel libre et favoriser son adoption,
  • pour soutenir des outils tels po4a, le Translate Toolkit notre vieil ami gettext

Allons-nous accepter une épée de Damoclès au-dessus de notre tête ? Allons-nous continuer à consommer gratuitement des années de travail sans donner un centime en retour ? Prenons-nous les devants pour apporter de la sécurité auprès de nos communautés ?


  1. nous sommes 7 milliards, et moins de 400 millions ont l’anglais comme langue maternelle, source ethnologue.com [return]